Apocalypses ou le 8 ème roi

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T- Bernanos, la liberté pour quoi faire,

texte (aéré) repris sur bouddhah-nar

lundi 12 mars 2012

La liberté pour quoi faire ? C’est précisément la question que le monde moderne est en train de poser à notre espèce, car je crois de plus en plus que ce monde est un monde totalitaire et concentrationnaire en formation, qui presse chaque jour de plus en plus sur l’individu libre, ainsi qu’autour d’un navire la glace qui commence à prendre, jusqu’à faire éclater la coque.

Je lisais ces jours-ci dans un de vos journaux l’article d’un confrère plein de talent qui opposait le capitalisme au communisme, et donnait à cette opposition le sens d’une lutte entre les forces de la dictature et l’esprit de liberté.

Une telle idée séduit beaucoup de gens, parce qu’elle ressemble à une idée simple, alors qu’elle n’est peut-être que simpliste. La dictature m’apparaît plutôt comme une corruption du capitalisme, mais le capitalisme n’était-il pas appelé fatalement à se corrompre ?

N’est-il pas conforme à la logique des choses que les milliers et les milliers d’entreprises du capitalisme naissant se soient vues peu à peu réduites en nombre, tandis qu’elles augmentaient en puissance et en efficacité ?

Ainsi sont nés les trusts, et les trusts eux-mêmes deviennent de moins en moins nombreux, jusqu’au jour où l’État se substitue aux derniers d’entre eux pour devenir le trust des trusts, le trust unique, un et indivisible.

Est-ce que le temps n’est pas venu de nous demander si tous nos malheurs n’ont pas une cause commune, si cette forme de civilisation que nous appelons la civilisation des machines n’est pas un accident, une sorte de phénomène pathologique dans l’histoire de l’humanité, dont on ne doit pas dire qu’elle est la civilisation des machines, mais l’envahissement de la civilisation par les machines, dont la conséquence la plus grave est non pas seulement de modifier profondément le milieu dans lequel vit l’homme, mais l’homme lui-même. Ne nous laissons pas tromper ...

Car le machinisme n’est peut-être pas seulement une erreur économique et sociale. Il est peut-être aussi un vice de l’homme comparable à celui de l’héroïne ou de la morphine, comme si tous deux ou tous trois ne faisaient que trahir la même déchéance nerveuse, une double tare de l’imagination et de la volonté.

Ce qui est véritablement anormal chez le toxicomane, ce n’est pas qu’il use d’un poison : c’est qu’il ait éprouvé le besoin d’en user, de pratiquer cette forme perverse d’évasion, de fuir sa propre personnalité, comme un voleur s’échappe de l’appartement qu’il vient de cambrioler.

Aucune cure de désintoxication ne saurait guérir ce malheureux de son mensonge, le réconcilier avec lui-même. Oh ! je sais bien qu’un tel rapprochement paraîtra d’abord ridicule à beaucoup de gens. Je n’ai pourtant nullement la prétention de condamner les machines. Si le monde est menacé de mourir de sa machinerie, comme le toxicomane de son poison favori, c’est que l’homme moderne demande aux machines, sans oser le dire ou peut-être se l’avouer à lui-même, non pas de l’aider à surmonter la vie, mais à l’esquiver, à la tourner, comme on tourne un obstacle trop rude.

Les Yankees voulaient nous faire croire, il y a vingt ans, que le machinisme était le symptôme d’une excessive poussée de vitalité ! S’il en avait été ainsi, la crise du monde serait déjà résolue, au lieu qu’elle ne cesse de s’étendre, de s’aggraver, de prendre un caractère de plus en plus anormal.

Bien loin de témoigner d’une vitalité excessive l’homme du machinisme, en dépit des immenses progrès réalisés par la médecine préventive et curative, ressemble bien plutôt à un névropathe, passant tour à tour de l’agitation à la dépression, sous la double menace de la folie et de l’impuissance. La technique agira peut-être demain sur un être hors d’état de se défendre. Voilà ce que je voudrais dire.

L’espèce de civilisation qu’on appelle encore de ce nom - alors qu’aucune barbarie n’a fait mieux qu’elle, n a été plus loin qu elle dans la destruction - ne menace pas seulement les ouvrages de l’homme : elle menace l’homme lui-même ; elle est capable d’en modifier profondément la nature, non pas en y ajoutant sans doute mais en y retranchant. Devenue plus ou moins maîtresse de nos cerveaux par sa propagande colossale, elle peut se donner, bientôt peut-être, un matériel humain fait pour elle, approprié à ses besoins.

J’ai plusieurs fois désigné ce monde devant lequel l’humanité hésite encore, se demandant si nous nous y engagerons ou non, car il ne ressemble guère à celui que nous lui avions promis, sous le nom de Monde Nouveau. C’est là une expression inexacte, une espèce de licence de vocabulaire, analogue à celle qui nous’ fait dire que le soleil monte ou descend dans le ciel. Car ce monde n’est pas nouveau.

Capitaliste ou marxiste, libéral ou totalitaire, il n’a cessé d’évoluer vers la centralisation et la dictature. Le régime des trusts ne saurait nullement s’opposer au collectivisme d’État, puisqu’il n’est qu’une phase de l’évolution que je dénonce. Autant vaudrait dire alors que le têtard s’oppose à la grenouille. Les trusts ont concentré peu à peu la richesse et la puissance autrefois réparties entre un très grand nombre d’entreprises, pour que l’État moderne, le moment venu, distendant sa gueule énorme, puisse tout engloutir d’un seul coup, devenant ainsi le Trust des Trusts, le Trust-Roi, le Trust-Dieu ...

Non, ce monde n’est pas nouveau. Il est devenu possible dès que la despiritualisation de l’homme - et particulièrement de l’homme d’Europe - s’est trouvé atteindre un certain degré de gravité, comme un pauvre diable, par exemple, ne présente les symptômes du scorbut qu’au moment où sa devitaminisation est trop profonde.

Nous ne nous trouvons pas en présence d’une civilisation nouvelle, apparue brusquement dans l’histoire, c’est la civilisation humaine sortie de sa route grâce à des circonstances exceptionnelles, et engagée dans une voie sans issue.

Je ne puis m’empêcher de dire qu’on se paie notre tête lorsqu’on s’efforce de nous faire croire que cette contre-civilisation de la bombe atomique est une fatalité de l’histoire. Il était fatal, en effet, que l’homme construisît des machines, et d’ailleurs il en a toujours construit.

Il n’était nullement fatal que l’humanité consacrât toute son intelligence et toute son activité à la construction des mécaniques, que la planète entière devînt une immense machinerie et l’homme une sorte d’insecte industrieux.

Qu’on comprenne bien ma pensée 1 Nul ne songe à dénier aux hommes d’aujourd’hui le droit de fabriquer des machines, mais on leur refuse celui de sacrifier, par avance, à la machinerie universelle la liberté des hommes de demain, dans l’illusion imbécile qu’on ne peut se sauver des machines que par les machines.

A quoi bon multiplier les machines si l’énergie nécessaire à leur fonctionnement se trouve étroitement contrôlée, jour et nuit, par un petit nombre de techniciens ? L’abaissement d’un simple levier au fond d’une centrale électrique ne suffit-il pas pour priver de lumière et de chaleur des millions d’hommes ? Dans ces conditions, avouez qu’il est comique d’entendre les imposteurs parler des machines avec une dévotion religieuse.

Jamais une société n’aura été pourvue de moyens aussi efficaces pour les contraindre et, au besoin, les anéantir. À la fameuse devise jacobine : " La liberté ou la mort ", le monde totalitaire et concentrationnaire pourra bientôt répondre : "La servitude ou la mort ".

Eh bien, des millions et des millions d’hommes attendent que la France relève le défi. Des millions d’hommes ne croient déjà plus à une civilisation qui se recommande de la science alors qu’elle n’est que la dictature d’une technique en délire, et que les savants eux-mêmes la regardent comme une expérience terriblement dangereuse pour l’humanité, une espèce de pile ou face.

Oui, c’est vrai, je vous le jure, des millions et des millions d’hommes attendent sa voix. Non pas seulement les produits de son sol, de son sous-sol ou de ses usines mais sa voix. Non pas le balbutiement de ses haines, mai ; une voix, sa voix, sa voix raisonnable et passionnée une voix humaine, une parole incarnée dans un monde de robots...

La France n’est pas responsable de cette civilisation absurde. Cette civilisation s’est faite sans elle, s’est faite contre elle. Vis-à-vis de ce monde, la France est libre. Je pense que la France est seule, absolument seule capable de penser un autre monde que celui-ci, je veux dire de le penser avec cette sensibilité prodigieuse de l’intelligence qui rend les idées vivantes, aboutit à une véritable incarnation de la pensée.

Oh sans doute, beaucoup d’entre ceux qui me lisent haussent déjà les épaules : " À quoi bon !" Ce n’est pas pour eux que je parle. Ils ne m’importent pas, ils n’importent pas non plus à mon pays. Ils sont prêts pour tous les Munich de l’esprit.

Ils ne songent qu’à voir rentrer la France, le plus tôt possible, dans le circuit infernal de la production sans bornes pour la destruction sans mesure, ils veulent qu’elle se remette à construire des mécaniques coûte que coûte, ils sacrifient depuis deux ans à ces mécaniques le pain des vieillards, le lait des enfants et la moralité même de notre peuple sapée jour après jour par le marché noir,

comme si les énormes organisations économiques, les monstres de production mécanique qui ne cessent de grandir à l’est et à l’ouest de l’Europe devaient nous laisser indéfiniment le droit de construire pour cent mille francs ce qu’ils sont en mesure de nous vendre pour vingt mille, comme si la guerre économique pouvait être autre chose qu’une guerre totale.

Le moins qu’on puisse dire de la civilisation actuelle, c’est qu’elle ne s’accorde nullement avec les traditions et le génie de notre grand peuple. Il a essayé de s’y conformer pour y vivre ; il y a beaucoup, il y a immensément perdu. Il risque de tout perdre dans cet effort contre lui-même, contre son histoire. La civilisation totalitaire et concentrationnaire l’a progressivement affaibli ; elle menace de le dégrader ; elle ne lui imposera pas de se renier.

A l’heure où la civilisation des machines - qu’on peut bien sans offenser personne appeler " anglo-américaine", car si l’Amérique en a fourni l’expression la plus complète, elle est née en Angleterre avec les premières machines à tisser le coton - à l’heure où cette civilisation commençait la conquête du monde, la France lançait le dernier message que le monde ait reçu d’elle : cette Déclaration des Droits qui était un cri de foi dans l’homme, dans la fraternité de l’homme pour l’homme, et qui aurait aussi bien pu être un cri de malédiction pour une civilisation qui allait tenter d’asservir l’homme aux choses.

L’histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines - cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire - exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire.

Les imbéciles trouvent ce monde raisonnable parce qu’il est savant, alors que la vie nous démontre tous les jours qu’il est des savants parfaitement déraisonnables, que la science ne confère nécessairement ni le bon sens, ni la vertu. Le monde moderne qui se vante de l’excellence de ses techniques est en réalité un monde livré à l’instinct, je veux dire à ses appétits.

Voilà pourquoi il s’oriente de lui-même vers des expériences qui ne semblent si hardies que parce qu’elles ne lui sont nullement proposées par la raison, mais inspirées par l’instinct. Il tire vanité de ce que ces expériences sont nouvelles, sans se préoccuper beaucoup de savoir si elles sont réalisables ou non, car il se flatte de pouvoir vaincre toutes les difficultés par ses techniques.

Si de telles expériences sont irréalisables, les techniques ne sauraient pourtant permettre de les poursuivre jusqu’au bout, mais sans doute sont-elles déjà capables de les mener assez loin pour les rendre irréversibles, c’est-à-dire pour engager notre espèce dans des voies sans issue. La bombe atomique vient d’ouvrir une de ces voies. La bombe atomique marquera peut-être le triomphe décisif de la technique sur la raison.

Il y en a certainement qui ne conçoivent pas très bien cette opposition entre la technique et la raison. Du moins se disent-ils que la raison l’emportera toujours sur les techniques, si perfectionnées qu’elles soient. Oh ! bien sûr, la raison finira toujours par avoir raison.

La technique ne peut rien contre la raison, mais elle peut beaucoup, par exemple, contre l’humanité raisonnable, elle peut détruire la raison humaine en anéantissant l’humanité raisonnable, soit au cours d’une expérience malheureuse, par quelque accident colossal, soit à l’issue d’une guerre trop longue, au cours de laquelle comme un illustre biologiste sud-américain en faisait l’autre jour devant moi l’hypothèse - l’usage général et réitéré de la bombe atomique aura profondément modifié le milieu radioactif devenu ainsi défavorable à la vie. Mais ce double péril n’est pas le pire.

La technique peut exterminer l’humanité, elle peut aussi la dégrader au point qu’elle ne mérite plus le nom de raisonnable. Oh 1 croyez-moi, il n’y a rien là qu’une autre hypothèse, non moins vraisemblable que la première. On nous invite sans cesse à calculer tout le profit que nous allons retirer d’une invention merveilleuse qui nous livre le secret de l’énergie universelle.

On nous dit que cette énergie nous sera distribuée bientôt pour deux sous. Il est étrange que nous ne nous demandions pas si ceux qui seront chargés de sa distribution se contenteront de la répartir avec scrupule, entre tous les hommes. Si les quelques milliers de techniciens disposant d’une force capable de faire sauter la planète se contenteront de servir l’humanité au lieu de l’asservir.

Oh ! je sais bien, ce mot d’homme économique crée tout de suite un malentendu. On pense malgré soi à un brave type économe qui met ses sous dans un bas de laine. Mais l’homme dont nous parlons n’est pas précisément économe, nous venons d’en voir la preuve. Il n’y a pas plus prodigue que lui.

Il vient de dissiper, en quelques années d’une orgie sanglante, des richesses immenses, un nombre incalculable de vies humaines. Et il ne demande qu’à continuer.

Nous assistons toujours à la lutte de l’homme contre l’économie qui prétend l’asservir. L’économie veut contrôler la paix, et c’est pourquoi la paix ne réussit pas à se faire. Au rétablissement de l’économie, on continue de sacrifier partout des milliers et des milliers de vies humaines, des vieillards et des enfants.

L’homme économique apparaît facilement sous les traits de l’homme d’affaires, de l’homme pratique, opposé à l’idéaliste, au poète !

L’homme moderne est un angoissé. L’angoisse s’est substituée à la foi. Tous ces gens-là se disent réalistes, pratiques, matérialistes, enragés à conquérir les biens de ce monde. Nous sommes très loin de soupçonner la nature du mal qui les ronge, car nous n’observons que leur activité délirante, sans penser qu’elle est précisément la forme dégradée, avilie, de leur angoisse métaphysique.

Ils ont l’air de courir après la fortune, mais ce n’est pas après la fortune qu’ils courent : c’est eux-mêmes qu’ils fuient. Dans ces conditions, il est de jour en jour plus ridicule d’entendre de pauvres prêtres ignorants et paresseux tonner du haut de la chaire contre l’orgueil de ce perpétuel fuyard, l’appétit de jouissance de ce malade qui ne peut plus jouir qu’au prix des plus grands efforts, qui éprouve de la fringale pour tout, parce qu’il n’a réellement plus faim de rien.

L’homme des machines est un anormal. Lorsqu’on parle de déséquilibre entre les nécessités spirituelles et la multiplication des mécaniques, on raisonne comme si, pour remédier aux maux que ce déséquilibre engendre, il suffisait d’imposer à l’homme un meilleur, un plus rationnel emploi du temps, selon les règles de la pédagogie : récréations plus courtes, classes plus longues. Hélas ! ce sont là des idées de pion.

L’homme moderne n’est pas un élève paresseux qui joue avec les machines au lieu d’apprendre ses leçons ou de faire sa prière. Les machines le distraient, à prendre ce mot, devenu banal, non dans son acception ordinaire, mais dans son sens exact, étymologique : distraire.

Ce qu’il exige de ces mécaniques, c’est de rompre brutalement le rythme ancien, traditionnel, le rythme humain du travail, de l’accélérer à tel point que les images redoutables ne puissent pas plus se former dans sa pensée que ne se forment les cristaux de gel dans une eau brisée par l’écueil. Il ne s’agit pas d’ailleurs ici que des machines utilitaires.

Celles que l’homme des machines a le plus aimées, pour lesquelles il ne cesse d’épuiser toutes les ressources de son génie inventif, et dont le perfectionnement absorbe sans doute les quatre cinquièmes de l’effort industriel humain, sont précisément celles qui correspondent, s’ajustent pour ainsi dire exactement aux réflexes naturels de défense d’un angoissé : le mouvement qui grise, la lumière qui réconforte, les voix qui rassurent.

La civilisation des machines a considérablement amoindri dans l’homme le sens de la liberté. Les disciplines imposées par la technique ont peu à peu sinon ruiné, du moins considérablement affaibli les réflexes de défense de l’individu contre la collectivité. Il suffit pour s’en convaincre de noter ce fait considérable et auquel nous sommes si habitués qu’il passe presque inaperçu : la plupart des démocraties, à commencer par la nôtre, exercent une véritable dictature économique. Elles sont de véritables dictatures économiques· La dictature économique survit presque partout aux nécessités de la guerre, par lesquelles on prétendait la justifier.

Vous ne voyez pas en moi un économiste ni un politique, je suis un romancier. Je ne ferai pas ici le procès économique ou politique du machinisme, je voudrais l’observer dans l’homme, comme un médecin observe un poison dans l’organisme même où il a été, introduit. Il est bien vrai que le machinisme est la cause d’une certaine perversion de l’humanité. Il est plus vrai encore de dire qu’il a été la conséquence de cette perversion, que le mal était dans l’homme peu à peu despiritualisé.

L’humanité tout entière est malade. Il faut d’abord et avant tout respiritualiser l’homme. Pour une telle tâche, il est temps, il est grandement temps de mobiliser en hâte, coûte que coûte, toutes les forces de l’Esprit. Dieu veuille que ce mot d’ordre parte de mon pays aujourd’hui humilié ! Le droit que notre peuple a mérité au cours de sa longue histoire, c’est peut-être le droit de reprendre aujourd’hui les idées qu’il a jadis répandues largement dans le monde et que l’intérêt, l’ignorance et la sottise ont exploitées, déformées, usées, au point qu’il ne les reconnaît plus lui-même. Les reprendre, comme jadis on renvoyait à la fonte les monnaies d’or et d’argent.

Quelle était, avant nos discordes civiles, à l’heure où la France prenait le plus clairement, ou du moins le plus passionnément conscience d’elle-même, en pleine explosion du traditionnel humanisme français, notre conception de la liberté ? C’est cette idée qu’il faut reprendre. Car nous la croyons encore capable de réconcilier tous les hommes.

Georges Bernanos (1888 - 1948)

"Un prophète n’est vraiment prophète qu’après sa mort, et jusque-là ce n’est pas un homme très fréquentable. Je ne suis pas un prophète, mais il arrive que je voie ce que les autres voient comme moi, mais ne veulent pas voir. Le monde moderne regorge aujourd’hui d’hommes d’affaires et de policiers, mais il a bien besoin d’entendre quelques voix libératrices.

Une voix libre, si morose qu’elle soit, est toujours libératrice. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l’avenir comme on attend le train. L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait."

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Pour la dernière fois, à la veille de mourir, Bernanos jette son défi d’homme libre au monde contemporain, tant il est vrai qu’une des fonctions de l’esprit est de réveiller sans cesse l’inquiétude, et de renverser toutes les garanties du confort intellectuel.

15-09-2013- Vous trouverez les deux ouvrages de Bernanos les plus en phase avec l’actualité― « la France contre les robots » et « la liberté pour quoi faire » ― re édité en collection de poche, 1995 par Gallimard― (Fée des Grèves...)...